EHPAD, lieu de vie ? 6 points-clés d’architecture à méditer

Pour ses résidents, un EHPAD doit être un lieu de vie, ou mieux, un lieu où l’on habite, et pas seulement un lieu de soin. Ce principe, radicalement différenciateur de l’hôpital, est devenu incontournable et imprègne de plus en plus les pratiques en France mais aussi à l’étranger, comme par exemple en Angleterre, Slovénie, République Tchèque ou encore en Belgique. Pour autant, sur le plan architectural, cela reste une quête ; la rationalité de l’institution continue largement à s’imposer.

Or l’architecture est un moyen fort d’instaurer une ambiance de maison, de chez soi. Des solutions encore peu usitées sont possibles, à l’occasion de travaux lourds (neuf, restructuration) mais aussi dans l’existant, qui se dessinent au moment de l’étude de faisabilité et de la réalisation du programme architectural de votre projet. Cela exige toutefois de penser la notion d’habiter dans toute son envergure. Habiter, ce n’est pas seulement bénéficier de confort, d’activités, de vie sociale, de bienveillance ; c’est être maître du lieu, en faire ce que l’on veut, y être libre. 

1. Casser définitivement l'esthétique hospitalière

Le critère de l’aspect domestique doit primer dans tous les choix d’aménagement.

Les revêtements doivent rompre avec le registre fonctionnel habituellement omniprésent (sol plastique classique, peinture satinée sur toile de verre…) :

  • au sol : opter pour des PVC évolués (imitation parquet ou pierre), du linoleum coloré, voire de la moquette lavable… Et pour certains lieux choisis (en raison du coût), pour du carrelage grand format (imitation parquet ou pierre), du parquet de bois massif collé et vitrifié… Exclure les remontées de plinthes PVC (au profit de bois massif) ou les cacher sous l’avancée d’un lambris
  • aux murs : revenir à la peinture mate (sur toile de verre très fine éventuellement), aux revêtements textiles. Pour les protections, préférer aux panneaux PVC les feuilles de stratifié ou les lisses de bois massif ; voire s’en passer, en limitant l’usage des chariots via l’installation de petits meubles relais ici et là. Pour les mains courantes, exclure encore le PVC (même d’aspect bois) au profit du bois massif.
  • au plafond : sauf dans les grands locaux et les locaux techniques, supprimer le plus possible les faux-plafonds (ou à défaut les rendre discrets) et rester sous la dalle béton, comme c’est le cas dans les immeubles résidentiels. Cela permet accessoirement une économie non négligeable.

Les portes coupe-feu peuvent être dissimulées dans les parois, en utilisant des modèles coulissants intégrés.

Le mobilier, dans les parties collectives, doit lui aussi se référer à l’univers domestique :

  • choisir des sièges certes ergonomiques et protégés, mais de types variés (fauteuils, banquettes, canapés) comme chez soi, de toutes couleurs, au design cosy, avec des tissus d’aspect flatteur (non brillant), avec beaucoup de coussins.
  • pour les cuisines ouvertes aux résidents (cuisines thérapeutiques), opter pour des meubles comme à la maison (de ces grandes marques bien connues), avec quelques mesures de sécurisation.
  • et enfin, comme tout un chacun, acquérir ou chiner des meubles anciens, principalement en bois, et renouer ainsi avec un élément central de tout patrimoine familial classique.

2. Chambre du résident : décréter la liberté de chacun

Disposer d’un logement, être chez soi, implique de jouir des libertés associées ; sinon, ce n’est qu’une comédie.

L’arrivée du résident doit être conçue et organisée comme un emménagement, et non une « admission » :

  • offrir au résident et à sa famille une vraie liberté d’aménagement : la position du lit, les meubles, les revêtements muraux, les couleurs, la décoration, l’éclairage, tout doit pouvoir être discuté, dans certaines limites certes, mais des limites larges.
  • laisser le temps nécessaire pour cette réflexion et ces travaux, en disposant de quelques chambres supplémentaires (au-delà de la capacité autorisée) qui permettront de loger provisoirement le résident.

Un enjeu absolument majeur et pourtant profondément négligé en France est de proposer plusieurs positions pour le lit, et notamment une le long du mur. Cette dernière est véritablement décisive, car elle permet :

  • de dégager un espace de jour sans commune mesure avec ce que laisse un lit perpendiculaire.
  • d’aménager la chambre comme un salon, avec beaucoup d’objets du résident : gros meubles, fauteuils, décoration… Le lit peut servir de divan le jour, avec quelques coussins. Il est même possible d’autoriser un lit non médicalisé, tant que cela suffit.

Il importe également de laisser le résident et sa famille accumuler au cours du temps des objets, des souvenirs, des tableaux, des dessins… Les y encourager. Leur donner aussi la possibilité d’installer des plantes ou fleurs (sur un rebord de porte-fenêtre, un petit balcon), ceci créant un arrière-plan extrêmement appréciable dans l’espace restreint de la chambre.

Enfin, il reste pertinent de prévoir une sonnette (ou autre système similaire) pour prévenir avant d’entrer dans la chambre… à condition bien entendu d’attendre la réponse, ou tout au moins de laisser passer quelques secondes.

3. Parties collectives : décréter la liberté de tous

Un EHPAD où l’on habite ne ressemblerait certes pas à un ensemble résidentiel ; ce serait plutôt, en fin de compte, une vaste maison familiale. Les libertés propres au fait d’habiter doivent donc, au-delà de la chambre, exister aussi dans les parties communes.

Il est essentiel d’autoriser les résidents et leurs familles à investir les lieux collectifs (certes dans les limites de la vie collective) :

  • leur permettre d’installer des objets, de changer (et charger) la décoration, avec l’aide du personnel. Les y inciter. Le personnel lui-même, les bénévoles, les visiteurs, peuvent contribuer. Faire éclore une ambiance créative, un peu débridée, sans tabou. En finir avec ces circulations et locaux vides, vus dans beaucoup d’EHPAD, qui suent l’ennui.
  • permettre un usage imprévu des locaux. Par exemple, ne pas fermer la salle à manger en dehors des repas. Prévoir de multiples petits coins chaleureux (mais pas excentrés) ; les résidents, leur famille, les visiteurs sauront quoi en faire. La fonction des locaux n’est pas unique et définie par la seule institution, elle se discute avec les résidents. Le charme d’un lieu de vie, tout le monde le sait pour soi, ce n’est pas sa fonctionnalité́, mais sa poétique : sa décoration foisonnante, ses bizarreries, ses usages détournés.
  • permettre aux résidents de s’exprimer publiquement : pouvoir placarder, afficher, et même revendiquer, sans que cela soit cantonné aux animations et à des salles précises.

Un autre enjeu est de limiter les locaux fermés du personnel, et d’immerger ce dernier dans la dimension habitat de l’établissement :

  • faire des réunions dans les coins salon, utiliser la salle à manger en salle de relève (à condition d’être prévue pour cette polyvalence), utiliser la salle kiné en salle de sport libre d’accès, avoir un usage conjoint personnel et résidents de la salle internet…
  • dans certaines unités, réduire le poste de travail à un meuble fermé de type secrétaire.
  • ne pas constituer de pôles administratif et soins trop vastes et impénétrables.
  • dédier toutes les zones centrales du bâtiment aux résidents.

4. Circulation, orientation : enraciner l'accessibilité dans les locaux

Entre autres libertés, la liberté d’aller et venir est évidemment fondamentale. Pour qu’elle ne reste pas un vœu pieu pour beaucoup de résidents, les locaux doivent être pensés avec l’obsession de faciliter le plus possible les déplacements, et pour cela il faut dépasser les obligations de la réglementation accessibilité.
L’espace (y compris en extérieur) doit être structuré en s’adressant à tous les sens : il s’agit de créer des repères et compositions visuels, acoustiques, tactiles, olfactifs. Jouer sur :

  • les couleurs et textures des sols et murs
  • le son d’une fontaine, l’ambiance feutrée d’un salon
  • les odeurs de la cuisine et de la buanderie
  • la chaleur d’une cheminée (insert)
  • le toucher rêche d’une tapisserie murale
  • la lumière d’une grande baie vitrée, les vues sur l’extérieur …

Il faut également s’efforcer de réaliser un vrai projet de signalétique multi-sensoriel :

  • réduire les éléments directionnels classiques, utiles surtout aux visiteurs non habitués et d’aspect peu domestique, ou bien les placer de préférence dans les ascenseurs et escaliers.
  • pour les habitués, dont les résidents, penser entre autres la signalétique en l’adossant aux éléments de structuration de l’espace vus ci-dessus.

Dans le cas d’une reconstruction à neuf ou d’une restructuration lourde, il conviendra de :

  • rechercher la compacité des locaux, les distances les plus courtes possibles.
  • rechercher la fluidité, la clarté des dispositions spatiales ; proposer des cheminements évidents et naturels (parfois plusieurs) pour aller à un endroit donné.
  • préserver la sensation d’unicité de l’établissement, avec les parties centrales animées comme repère fort ; ne pas miser exclusivement sur des unités autonomes qui risquent alors de devenir des lieux de soins sans vraie vie sociale.
  • multiplier les ascenseurs, afin de supprimer ce goulet d’étranglement classique. Et prévoir aussi, au centre de l’établissement, un bel escalier ouvert, accueillant, très praticable, pour renforcer l’aspect domestique et maintenir les capacités motrices des résidents qui marchent encore.

5. Unités de vie : promouvoir la variété

Nous parlions plus haut de poétique. La disposition banalisée (succession de chambres deux par deux, retrait des portes, saillies des gaines…) et la répétition standardisée des unités de vie n’en est guère pourvoyeuse. En cas de reconstruction à neuf ou de restructuration lourde, on s’attachera à « dérationaliser », à refuser l’architecture clonale. On recherchera plutôt :

  • des imbrications surprenantes entre les différentes zones de l’établissement : par exemple, certaines unités pourront être plus proches que d’autres des zones centrales de l’établissement, les locaux du personnel pourront être imbriqués dans les locaux dédiés aux résidents.
  • des variations d’aspect et de configurations entre locaux par ailleurs comparables. Par exemple, des unités de vie peuvent être très différentes, comme dans une maison ancienne ; et même chose pour les chambres.

6. Contexte urbain : connecter l'établissement à la cité

Habiter, c’est aussi exister dans la communauté locale, se relier à elle, qu’il s’agisse de se rendre en ville ou au contraire (et surtout, dans le cas d’un EHPAD) de faire venir le public à soi.

Développer au sein de l’établissement l’accueil et l’action des familles, des bénévoles, des associations, est une base classique et indispensable.
Pour aller plus loin, à savoir importer dans l’EHPAD une ambiance plus riche et tonique, une ambition forte sera d’héberger des locaux d’intérêt collectif ou des commerces de proximité, dont le besoin aura été identifié en amont, en concertation étroite avec les acteurs locaux. Il conviendra :

  • d’implanter ces locaux au cœur de l’établissement (pas seulement au rez-de-chaussée), et de viser divers publics dont les résidents, afin de créer une effervescence et de favoriser les contacts intergénérationnels. Le public extérieur devra impérativement passer par l’intérieur de l’établissement pour accéder aux locaux.
  • d’envisager par exemple un café d’allure professionnelle et très visible, une salle de gym ou fitness, un salon de massage, un cabinet de kinésithérapie, un coiffeur, un salon d’esthétique, une bibliothèque, un théâtre, une salle des fêtes, un lieu de culte, une crèche, une salle de réunion équipée pour associations ou formations, un jardin ou parc avec potager, fleurs, animaux, jeux d’enfants…
  • de privilégier un site central et passant, dans le cas d’une reconstruction à neuf.

Enfin, exister dans la cité, c’est aussi impacter visuellement et culturellement le paysage urbain (et cibler tel ou tel public) via l’architecture de l’établissement :

  • par une esthétique décalée ou percutante
  • ou au contraire par l’inscription affirmée dans l’histoire et les traditions locales.

L’EHPAD où l’on habite, l’EHPAD-maison, est encore à conquérir sauf exception. Nous avons évoqué 6 points d’architecture à travailler, mais c’est d’abord le principe même de l’approche qui est à revoir. Il faut se convaincre, malgré les difficultés (état de dépendance et pathologies des personnes, durée de séjour) que les résidents sont chez eux plutôt que de passage chez quelqu’un d’autre, que l’EHPAD leur appartient, que l’institution et le personnel doivent (dans l’idéal) s’effacer au rang de simple soutien, et que la poétique doit l’emporter sur la rationalité. Gerontim, dans ses études de faisabilité et ses programmes architecturaux, ou à l’occasion du choix d’un maître d’œuvre, s’efforce d’encourager cette vision.

Didier CORNILLIAT

Didier CORNILLIAT

Architecte DPLG et Responsable Conseil & Etudes chez Gerontim - Après avoir exercé en libéral dans divers secteurs, il est depuis 2004 consultant et assistant à maître d’ouvrage dans le domaine médico-social et plus précisément dans le champ personnes âgées. Il pilote également la réalisation de l’ensemble des prestations Gerontim.

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