Chiffres clés du projet :
- Localisation : Caluire-et-Cuire (69)
- Maître d’Ouvrage : Association Foyer des Tilleuls
- Surface traitée : Env. 500 m² (R+3)
- Capacité : 9 lits en Unité de Vie Protégée
- Budget travaux : 645 000 € HT
- Missions Gerontim : Étude de faisabilité architecturale (avec note de définition pré-programmatique), Programme architectural, Choix de la MOE (+ aide au choix de la Conduite d’Opération).
Dans le secteur médico-social personnes âgées, la transformation architecturale d’un établissement est un acte de gestion autant qu’un engagement humain. À Caluire-et-Cuire, l’EHPAD Le Manoir, géré par l’Association Foyer des Tilleuls, nous a confié une mission d’envergure : transformer un troisième étage inutilisé en une Unité de Vie Protégée (UVP) à la fois audacieuse et apaisée destinée aux personnes vieillissantes atteintes d’une maladie d’Alzheimer ou troubles apparentés.
En tant que consultants chez Gerontim, nous avons accompagné ce projet sur l’ensemble de ses grandes phases : étude de faisabilité, rédaction du programme architectural et sélection de la maîtrise d’œuvre. Ce retour d’expérience retrace les étapes d’une collaboration où l’expertise technique s’est mise au service d’une ambition associative forte : offrir un parcours résidentiel digne et adapté aux personnes vieillissantes souffrant de troubles neuro-évolutifs.
Le dilemme de la capacité : pourquoi neuf places et pas dix ?
Tout projet architectural en EHPAD s’inscrit dans un cadre économique contraint. Dans le cas du Manoir, l’ARS ouvrait des financements pour la création de dix lits supplémentaires. Naturellement, le souhait initial de l’Association était d’atteindre ce chiffre pour optimiser les moyens alloués et garantir la pérennité de l’unité.
Notre mission a débuté par une note de définition pré-programmatique visant à traduire l’ambition humaine de l’Association Foyer des Tilleuls en besoins spatiaux concrets : il ne s’agissait pas de créer des lits d’hébergement, mais d’offrir un véritable lieu de vie garantissant le bien-être des futurs habitants. Pour ce faire, des exigences minimales ont été formulées : des logements de 20 m² intégrant un coin salon privatif, une déambulation fluide et sécurisante, et un accès facilité à un espace extérieur.
C’est ici que l’accompagnement architectural du consultant prend tout son sens. Lors de la première phase d’étude de la faisabilité architecturale (v1), le verdict spatial a été sans appel : insérer dix lits dans l’enveloppe du R+3 existant était incompatible avec les ambitions de qualité de vie portée par l’association. Pour tenir les dix lits, aurait fallu sacrifier soit la boucle de déambulation – pourtant essentielle aux résidents souffrant de maladies neuro-évolutives – soit la surface des logements, les réduisant à de simples chambres standardisées.
Nous avons accompagné l’association dans une réflexion de fond, en exposant différents scénarios. Nous n’avons pas opposé technique et finance, mais nous avons démontré, plans à l’appui, qu’un projet à dix lits générerait des dysfonctionnements majeurs : sentiment d’enfermement, manque de lumière naturelle et ambiance institutionnelle. En privilégiant la dignité et l’usage, l’Association a courageusement opté pour une unité de neuf places (ce qui a fait l’objet d’une v2 de l’étude de faisabilité). Ce choix a permis de sanctuariser le bien-être futur des habitants et l’ergonomie de travail du personnel.
Le mirage du « pré-équipé » et l’arbitrage de l’extension
L’histoire de l’EHPAD Le Manoir offrait une opportunité rare : le troisième étage avait été partiellement pré-équipé lors de travaux en 2005. Les réseaux et fluides étaient en attente, ce qui laissait espérer une intervention limitée au second œuvre. Toutefois, les premiers scénarios de faisabilité ont rapidement montré que le plateau intérieur seul ne permettait pas d’offrir les espaces de vie sociale et d’agrément nécessaires à une Unité de Vie Protégée.
Le point d’étape réalisé à l’issue de la présentation de l’étude v2 a été un moment de vérité stratégique. Nous avons mis en pause le processus de décision pour poser une question fondamentale : devions-nous nous limiter aux murs existants, au risque de créer une unité contrainte, ou oser l’extension ?
La réponse est venue de l’analyse fonctionnelle. Pour garantir un parcours de déambulation « toutes saisons », sans cul-de-sac anxiogène et offrir un espace de vie sociale qui ne soit pas qu’un couloir élargi, l’extension est devenue incontournable. L’étude de faisabilité a ainsi été consolidée en une troisième version (v3), intégrant la création d’un jardin d’hiver sur une partie de la terrasse existante. Cette pièce supplémentaire, véritable interface dedans-dehors, permet non seulement de boucler la circulation, mais aussi de proposer un lieu de vie baigné de lumière, utilisable tout au long de l’année, participant à l’apaisement sensoriel des résidents, renforçant ainsi le caractère « domiciliaire » de l’unité.
L’ascenseur : sécuriser le quotidien et anticiper l’exploitation
Parfois, un élément technique que l’on pourrait croire secondaire devient un pivot du projet. Au Manoir, la question des circulations verticales était complexe : l’ascenseur central était trop étroit pour le passage d’un brancard, et l’ascenseur de l’extension de 2005 s’arrêtait au deuxième étage.
Deux stratégies s’opposaient. La première consistait à agrandir la gaine de l’ascenseur central. Nous avons vite envisagé les conséquences d’un tel scénario, particulièrement lourd pour un site occupé : des reprises de dalles à chaque niveau, des nuisances sonores majeures et une indisponibilité prolongée de l’appareil principal, impactant les 61 habitants de l’EHPAD.
Ainsi, nous avons préconisé la seconde stratégie, à savoir la surélévation de l’ascenseur de 2005 jusqu’au R+3. Cette solution, plus agile, permettait non seulement d’assurer la desserte de l’UVP, mais aussi d’offrir à l’établissement deux accès verticaux opérationnels au dernier étage. En cas de panne de l’un, l’autre peut prendre le relais, une sécurité indispensable pour la logistique et les urgences.
Dans le cahier du programme architectural, cet ascenseur a été intégré comme une condition sine qua non du vécu de l’opération. Nous avons rédigé des exigences strictes pour protéger la sérénité des résidents actuels : un planning millimétré, une gestion drastique de la poussière et une charte de chantier à faibles nuisances. Notre rôle de consultant est ici de garantir que la construction de l’UVP de demain ne se fasse pas au détriment de la vie des habitants d’aujourd’hui.
Au-delà de la compétence technique, c’est aussi la capacité à animer les échanges, à structurer la réflexion collective et à apporter un regard extérieur expert qui est mis en avant.
En plus de son caractère réglementaire, le projet d’établissement est devenu un véritable support stratégique qui permet de partager une vision commune avec les équipes, de communiquer les ambitions de l’établissement auprès des familles, mais aussi de disposer d’un cadre structurant pour présenter et défendre les projets de l’EHPAD auprès des autorités.
Programmer pour la désorientation : le « chez-soi » comme rempart à la maladie
La programmation d’une UVP est un exercice de précision. Il s’agit de l’un de nos domaines de prédilection, où nous aimons expérimenter pour transformer des concepts gérontologiques en espaces tangibles. Pour Le Manoir, nous nous sommes appuyés sur l’approche domiciliaire pour réfuter le modèle de la « chambre » d’établissement au profit du véritable « logement ».
Chaque logement de 20 m² a été conçu pour offrir une gradation de l’intimité. Le résident entre par un seuil marqué, accède à un coin salon pour recevoir ses proches en toute intimité, avant de rejoindre un coin nuit protégé. Cette structuration spatiale, complétée par la personnalisation des portes (rappelant l’ancien domicile), vise à redonner au résident un sentiment de maîtrise et de repère.
L’espace de déambulation a été traité comme le lien vital entre tous les espaces d’agrément. Au-delà de l’absence de cul-de-sac, il a été conçu pour stimuler sans frustrer : des chemins lumineux guident les pas, des espaces de pauses encouragent le repos sensoriel, tandis que des vues régulières sur le collectif et sur l’extérieur (jardin d’hiver, terrasses) permettent de maintenir les repères spatio-temporels des habitants.
Enfin, notre démarche de programmation s’est voulue efficiente. Nous avons évité les audits environnementaux ou les démarches participatives (AMU) surdimensionnés. L’équipe de l’Association était déjà très mature sur ces sujets ; nous avons donc reporté les thématiques techniques et la mise en œuvre fine de la concertation sur la future maîtrise d’œuvre. Mieux valait un cahier des charges juste, centré sur l’usage gérontologique, qu’un document exhaustif mais inopérant.
Choisir son architecte : au-delà du prix, la compréhension du site
La sélection de l’architecte a été une étape charnière. Avec un budget travaux estimé à 645 000 € HT, nous avons opté pour une procédure simplifiée sur invitation auprès de cinq candidats. En collaboration avec l’Association, nous avons élaboré un règlement de consultation où la pondération favorisait la méthodologie et la compréhension des enjeux humains.
Le critère primordial n’était pas le prix, mais la capacité de l’équipe à gérer un chantier en site occupé tout en respectant la vie des 61 habitants. L’équipe lauréate s’est distinguée par sa sensibilité exceptionnelle et son attention aux détails fournis par l’Association. Bien que novices dans le secteur médico-social, ils ont démontré une aptitude rare à la concertation et une précision rassurante dans la gestion des nuisances. Ce choix illustre notre conviction : la réussite d’un projet tient plus à la capacité d’écoute et de dialogue de l’architecte qu’à ses seules références passées.
L’agilité Gerontim : une passation sécurisée
La force de notre structure légère réside dans sa réactivité. Bien qu’il n’ait jamais été question pour nous d’assurer la mission de conduite d’opération (CO), nous avons conseillé l’Association dans le choix de son futur conducteur d’opération (qui est en fait AMO comme nous).
Par souci de continuité, nous avons accompagné le client pour s’assurer que le profil retenu soit en parfaite adéquation avec la philosophie du projet. Nous avons organisé la passation d’informations pour veiller à ce qu’aucune « perte d’intention » ne survienne au moment où le projet quitte la phase de programmation.
Bâtir une culture commune avant de bâtir des murs
Au moment où Gerontim se retire, le projet de restructuration-extension de l’EHPAD Le Manoir ne fait en réalité que commencer. Notre rôle a été de créer les conditions de sa réussite en faisant se rencontrer des acteurs qui, désormais, parlent le même langage : celui d’un projet altruiste et ambitieux au service des personnes vieillissantes atteintes d’une maladie d’Alzheimer ou troubles apparentés.
La future résidente du Manoir ne saura rien de nos arbitrages sur la capacité de neuf lits, les scénarios concernant l’ascenseur ou le rythme des séquences de la déambulation. Elle découvrira simplement une porte bleue qui lui est familière, un coin salon où elle pourra lire tranquillement, et la lumière apaisante d’un jardin d’hiver. Elle pourra déambuler en confiance dans un environnement pensé comme un support à ses aptitudes, un lieu qui encourage le maintien, voire le regain de son autonomie, un lieu de poursuite de la vie avec la maladie d’Alzheimer.
Pour nous, consultants, la réussite réside dans cette invisibilité finale de l’expertise. Si les arbitrages que nous avons structurés permettent à cette culture de bienveillance de perdurer jusqu’à la livraison de l’opération, alors notre mission sera accomplie.


